Dickybird

Mon premier contact avec Dickybird, autant que je me souvienne, a été plutôt chaotique. C’était à Fontenay-le-Comte en 1994, pour un de ces concerts en bar de début de journée. Autant dire à l’aube dans le contexte local. J’avais échoué là, l’oeil terne, la mine défaite et la tête dans le sac, résultats directs des libations de la veille. Le bar était bondé, le set tirait à sa fin et malgré une perception visuelle se limitant à quelques manches de guitares aperçus entre deux têtes, les rares titres entendus m’ont laissé une très durable impression. Toute la force des Dickybird, ça, dix minutes à peine, sans même rien voir et vous êtes conquis !

D’ailleurs ceux-là, la scène est leur vraie maison et si depuis l’inexpérimenté Religious Time,  ils ont appris  –  et comment ! –  à faire des disques, c’est quand même live qu’on les recommandera en premier lieu parce qu’ils ne trichent pas, sont entiers, s’emballent et vous emballent et dans les pires conditions ne baissent jamais les bras. Et je peux témoigner, pour les avoir vu il n’y a pas si longtemps, sans retours son, sur une sono de patronage, rester, malgré une évidente contrariété, d’un professionnalisme qui en disait long sur le respect qu’ils ont, conjointement, du public et de leur musique. Pas étonnant alors que dans des conditions décentes, ils crèvent le plafond !

Religious Time leur premier 4 titres a vu le jour en 1994 sur H2P, première référence de ce label Havrais trop tôt mis en sommeil et patronné par le maintenant célèbre Stéphane Saunier. Et si Religious Time ne rendait qu’imparfaitement compte de toute la véhémence dont était capable le groupe, ça n’en reste pas moins un honorable premier disque qui, avec « Religion » et un « lime » presque pop, annonce beaucoup de leur musique à venir. S’y trouvant trop desservis les trois Havrais iront jusqu’à le détester avant de revenir aujourd’hui à des sentiments plus mesurés : « …musicalement, je pense que certaines chansons sont de bons morceaux desquels nous n’avons pas à rougir et qui effectivement soulignent au moins une de nos caractéristiques : le fait d’aimer déambuler sur des horizons musicaux imprécis… » — Doris.

De fait, c’est là l’autre grande force des Dickybird, ils n’ont musicalement pas de port d’attache, naviguent au gré de leur inspiration et chamboulent un peu nos idées reçues en matière de genres et de classifications tout en restant fondamentalement un groupe de rock. Si parfois on peut deviner une fascination pour tel ou tel, Jesus Lizard par exemple au départ de « Who’s There » ou « Far Away », la densité émotionnelle des morceaux élimine vite toute tentative de procès d’intention. Chez Dickybird on ne fait pas à la manière de… on fait du Dickybird !

« Nous écoutons des choses très variées, rock 60’s & 70’s, musique industrielle, chansons françaises de qualité, du punk-rock 77, de la new-wave, bref on s’intéresse aux groupes, pas aux styles. Ça se ressent forcément dans notre démarche personnelle. » — Doris.

Et si, sur leur premier long jeu, certains titres « Wanna Destroy » ou « Revolt » pour le hardcore, « I Feel Happy » versant plus rock’n’roll, sont encore assez fermement référencés, depuis, Doris, Jean-Jean et Steph ont fait place nette, offrant à l’auditeur une vision qui leur est propre. Le rêve de chaque groupe, un graal que peu atteignent parce que peu, sans doute, ont la détermination de ces trois-là, une détermination qui rappelle la foi inébranlable d’autres Havrais, en d’autres temps. Une comparaison tenant plus à l’attitude qu’à autre chose, mais qui n’a pas toujours fait le bonheur du trio. « Nous voulions éviter qu’il y ait un amalgame entre Le Havre / Dr Feelgood, formidable au demeurant, et Le Havre 99 où les préoccupations sont différentes, où les groupes ne font plus les mêmes choses, ni de la même façon, or l’incompétence d’un certain nombre de journalistes amateurs ou confirmés a fait que l’on nous a systématiquement apposé une image parfois un peu ringarde de par notre appartenance Havraise, comme si nous n’étions que les réminiscences d’une formidable époque à jamais révolue. A ça, nous avons dit non et uniquement à ça. » — Doris.

Difficile, là encore, de leur donner tort ! Pour Revolt leur premier album enregistré en 1995, Dickybird se transporte à Marseille dans le studio de Nicolas de Kill The Thrill où ils ont, depuis, leurs habitudes. Et devant la redoutable efficacité de chaque nouveau nouvel enregistrement, on comprend mieux le pourquoi d’un si long périple. Outre une vision musicale en pleine phase d’affirmation « Revolt » nous fait aussi découvrir les talents de peintre / dessinatrice de Doris, autodidacte épidermique. « …c’est vrai que j’aime particulièrement la période expressionniste et des peintres comme Otto Dix. De fait, je ne peux peindre que si je gribouille, salit, frotte, répand, griffe, arrache, découpe, recolle, etc. !… effectivement, y a de la vie ! Et sur papier musique ou sur papier Canson, la vie n’est pas terrible, terrible. » — Doris.

Et quel contraste alors avec cette photo intérieure au romantisme léché où Doris elle-même est méconnaissable. Chez Dickybird la provoc’ niche partout comme en témoigne ce majeur dressé haut face à la connerie ambiante et autour duquel, au dos de Revolt, on peut lire ROCK NON SUBVENTIONNÉ. Sur un sujet qui parfois fâche, nos Havrais ont là aussi beaucoup à dire et leur lucidité fait vraiment plaisir à entendre. « …Nous ne sommes pas contre les subventions pour les musiques dites amplifiées, nous sommes contre l’idée qu’un groupe se construise à grande dose de remplissage de formulaires administratifs. Notre position vient essentiellement des actions d’un organisme Normand appelé le C2R qui a largement dilapidé les caisses de subventions et notamment en rinçant au passage une majorité de ses copains en clamant à qui voulait l’entendre qu’on ne pouvait pas faire autrement. Résultat dans les groupes de Rock, j’aimerais bien que l’on me démontre quel groupe subventionné a eu moins de mal que tel autre qui ne l’était pas. Autre résultat, plus y a de pognon, moins on est payé. Je souhaiterais donc que les subventions ne soient pas attribuées aux groupes mais aux asso organisatrices de concerts ou aux labels sous couvert d’une vérification de l’utilisation des sommes versées pour qu’elles reviennent aux artistes en échange de leur travail, concerts, enregistrements et pas de leurs simples demandes. Le paradoxe de cette société « culturelle » c’est que l’on a jamais autant entendu parler de musiques amplifiées, de labellisation officielle de lieux de « diffusion » et que les groupes n’ont jamais été autant dans la merde. » – Doris.

Une mouise dont les Dickybird peuvent parler d’aise pour y avoir mis le nez plus souvent qu’à leur tour et qui viennent d’apprendre que Tripsichord ne souhaitait plus les distribuer, faute de résultats commerciaux ! Si l’on n’est jamais trahi que par ses faux amis, les diktats de rentabilité peuvent aussi porter des déguisements alternatifs. Le constat est triste, mais les Dickybird qui ont plutôt la peau tannée, n’ont jamais été du genre à se bercer d’illusions et comme ils disent si bien eux-mêmes, « nous irons aux disquaires, s’ils ne viennent plus à nous. »

Photo © Marion Ruszniewski

Reste que le constat est d’autant plus triste que ce groupe-là avance à pas de géant, offrant tout bonnement une des musiques rock les plus passionnantes du moment et ça ne s’arrête pas nécessairement à l’hexagone. Ils ont porté ici un coup décisif, balayant sans conteste toutes les légères objections que Revolt avait pu laisser en suspens. Ce disque-là était leur cheval de Troie, celui avec lequel ils auraient pu prendre la citadelle et s’il n’en a rien été, ni le disque, ni le groupe n’y sont pour rien. Juste leur intensité qui fait peur et qui effraie, sans doute, ceux pour qui tempo enlevé, slam, pogo et canettes à la régalade sont les quatre as d’une soirée à marquer d’une pierre blanche. J’ai le souvenir pas si ancien d’un concert où Dickybird ouvrait pour Burning Heads, salle confortable, public nombreux mais qui snoba majoritairement nos havrais, pourtant auteurs ce soir-là d’un concert mémorable, avant d’arriver en masse pour se conformer à ce que l’on attendait d’eux, petits pois sauteurs mexicains aussi enrégimentés et peu curieux qu’il est possible de l’être. Pavlov aux fêtes de la bière ! Les Burning Heads ne sont pas en cause, mais leur public, pour le coup, avait des œillères taille XXL.

Tout ça n’empêchera pas ? de rester un disque majeur dont la beauté formelle se retrouve jusque dans ce digipack classieux à l’irréprochable présentation. Dès « Germ », Dickybird prend son envol, porté par la voix habitée de Doris, dont le jeu de guitare, elle l’ex-bassiste, trop souvent passé sous silence, n’est pas pour rien dans le drapé généreux de la plupart des titres. Et que dire de la rythmique, soudés comme siamois, Jean-Jean et Stéphane forcent l’admiration. Conjuguant souplesse d’acrobates et fermeté de bûcherons, ils virevoltent dans les bordures, sculptant des pointillés de fureur sans jamais s’autoriser le moindre relâchement. Ces gens travaillent d’arrache-pied, répètent comme des forcenés et s’investissent dans chaque titre comme si leurs vies en dépendaient.

Eux qui se tiennent volontiers à l’écart de la grande « famille » rock, confessent seulement une longue amitié avec Seven Hate et un respect admiratif envers Les Thugs, pour l’humain autant que le musical, et si Dickybird n’est pas leur première expérience musicale, tous sont d’accord pour admettre qu’elle seule compte vraiment et que l’alchimie qui les lie tous les trois a une force qui ne se trouve pas sous les sabots du premier cheval venu. Au point que l’idée, un temps envisagée, de recruter un second guitariste a disparue aussi vite que venue. Trois ils sont, trois ils restent ! Et à écouter avec quelle plénitude ils emplissent « Mum », « Indiscrétion » ou l’épatant « I’m Right », on se demande bien ce que viendrait faire là un nouveau venu aussi talentueux soit-il. Rien à rajouter, cette histoire leur appartient !

Et ailleurs quand résonnent les premières mesures apaisées de « Day After Day », douloureuse comptine en apesanteur, loin d’y voir une faille dans la cuirasse, c’est au contraire l’affirmation d’âmes bien trempées qu’une digne sensibilité ne rebute pas. Et qui opèrent à visages découverts. Forcément là encore, ça inspire le respect ! Depuis ce point d’interrogation grandeur nature, Dickybird a repris la route des Bouches du Rhône, ramenant dans ses bagages un 6 titres paru début septembre et qui confirme définitivement que les trois Havrais ont pris de l’altitude. Le son y est maousse, mais sans ostentation, juste pour servir les morceaux où l’on retrouve entremêlés ferveur, colère, tendresse et espoir qu’oblitère parfois un certain fatalisme. À cet égard, le convulsif « Free » est un vrai tour de force. Pour « Inside Of You » perle bruitiste et brutale, c’est une ex-connaissance de Doris qui fait les frais de ce qu’elle appelle un persiflage assassin, le venin des colères froides matérialisé par une voix distordue. Et là, aucun doute, Doris sait faire ! Mais réduire Dickybird à ça ne donnerait d’eux qu’une vision écornée, « The Dark Woman » est là pour nous le rappeler, cousin enfiévré de « Day After Day ». « …Les deux morceaux ont un thème commun, la famille et la mort. Ils font partie de ces chansons qui m’emportent quand je les chante. Je les trouve très tristes et les chansons tristes sont celles que je préfère. » — Doris. Si, hors scène, ils peuvent être très drôles, et c’est heureux, la rigolade, on l’avait compris, n’est pas l’essence de leur propos !

Ce nouveau disque en belles lettres Arabes discrètement nommé The Fourth (qu’un camarade régulièrement surmené, par un lapsus révélateur, a rebaptisé The Force) propose une devanture d’une sobriété qui tranche furieusement avec celles de Revolt ou de Religious Time, simple reflet de l’énergie d’alors. Et si l’énergie est toujours là  – allez les voir sur scène, vous pigerez vite ce que je veux dire –   elle s’accompagne maintenant d’une sensibilité accrue et même d’une nuance de gravité. Parce que rien à l’horizon ne prête trop à la légèreté.

« Notre musique, c’est la musique d’une vie, nous y mettons nos angoisses, nos désillusions et notre désespoir. Nous y avons mis notre temps, notre argent, nos envies, nos projets, notre avenir. On persiste à croire que dans l’indifférence générale, on ne fait pas ça pour rien, alors c’est aussi la musique d’une certaine combativité, d’un refus de fatalisme. Et puis c’est aussi une musique de liesse car tout ce que nous avons fait de bien, tout ce que nous avons appris et les plus belles rencontres de notre vie, nous le devons à ce groupe. Je crois que c’est une musique humaine, Dickybird, c’est pour nous une « entité » devant laquelle nous restons humbles et reconnaissants. » — Doris.  Il me faudrait une belle dose d’audace pour en rajouter après ça, écoutez-les, allez les voir et on s’en tiendra là !

— Alain Feydri, article publié initialement dans Abus Dangereux
face 64, décembre 1999, sous le titre “L’aigle Noir”.

Après 1999, Dickybird se prend plus que jamais en main (lire ici), tourne beaucoup en France et en Europe et s’offre les Etats-Unis et Steve Albini pour son cinquième disque. Alain Feydri reprend donc le sujet Dickybird dans Abus Dangereux en 2003 pour signer la chronique de Indéfendable (ci-dessous).

Photo © Marion Ruszniewski

Fidèles à une réputation solidement établie, les trois de Dickybird ont choisi de baptiser Indéfendable leur nouvel album. Option assez révélatrice de leur position quant au bizness musical en particulier et au public en général. Les Havrais sont des gens entiers, et cette rencontre ardemment souhaitée avec Albini était pour eux l’occasion d’explorer mieux encore l’aspect épuré qui caractérise si bien leur musique depuis, au moins, le ? de 1997. Ce voyage à Chicago, faisant suite à un intermède douloureux où Doris a bien failli passer de l’autre côté du miroir (et de ça, il est d’ailleurs question sur l’album !) est donc un pas de plus pour le groupe vers cette densité, cette âpreté à laquelle ils aspirent avec un fièvre qui ne se dément pas, ponctué, à la clé de ce message sans équivoque “… enculé, en v’là, du français pour toi…” à l’adresse de tous les tenants du chant autochtone ! Les dix titres, ici, sont magnifiques, du concassage bruitiste le plus anguleux jusqu’aux accents poppy entre-entendus çà et là, Dickybird atteignant une sorte de plénitude qui fait chaud au cœur de tous ceux qui les suivent depuis déjà longtemps. J’en suis et j’enrage trop souvent de nous compter si peu. Groupe rare, disque intense. Ne passez pas à côté de ça.

— Alain Feydri, chronique de l’album Indéfendable,
Abus Dangereux face 84, octobre-novembre 2003

Bonus : Écoutez le trio parler de l’album Indéfendable sur Radio Apple Pie, le 18 mars 2003.

Discographie
Religious Time (CD,1995)
Revolt (CD, 1995)
? (CD, 1997)
The Fourth (CD, 1999)
Indéfendable (LP/CD, 2003)

Contact : page facebook de Dickybird.

Dickybird live 2004 – photo © Benjamin Gelin

Dickybird s’arrête en 2006. Pourtant autant, Doris et Jean-François n’arrêtent pas de jouer. Ils forment Grand Final. Un album, The Bridge, est paru en 2008 sur Les Disques du Hangar 221 et XTT Records. Le duo projette d’enregistrer son second disque en septembre 2017… On suit le groupe sur facebook.
Lire un chronique de The Bridge ? Yep, celle de Positive Rage est très bien.
Photo vignette © Marion Ruszniewski